Un camp d’internés civils britanniques dans la Grande Caserne de Saint-Denis (1940-1944)

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La Caserne. Carte postale noir et blanc. Raymon, éditeur.

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Une caserne devenue camp d’internement 

En septembre 1940, les Allemands décident l’internement des citoyens britanniques, américains, et des ressortissants de pays membres du Commonwealth : Maltais, Canadiens, Australiens… Comme Jean Weinfeld, architecte, qui, en janvier 1990, dans le cadre du tournage du film « Jean Weinfeld, citoyen du Bauhaus », a accepté de raconter ses souvenirs devant la caméra de Michel Dréano. Une transcription de cet entretien, où il raconte ses souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, est aujourd’hui conservée sous la cote 1 S 150 aux Archives municipales de Saint-Denis. Jean Weinfeld y fait le récit de son arrestation : « Un matin frappe quelqu’un, on sonne à la porte et c’est un gendarme français qui dit : "Bonjour Monsieur. Vous êtes Monsieur Weinfeld ? Voulez-vous me suivre, vous êtes convoqué par les Allemands du fait que vous êtes citoyen britannique…" »

À ce moment-là, dans le département de la Seine, plusieurs lieux sont investis par l’armée allemande pour être utilisés comme camps d’internement : aux Lilas, c’est le fort de Romainville, à Drancy, la cité de la Muette, à Saint-Denis, la Grande Caserne… À l’été 1940, cette dernière devient donc le « Frontstalag 220 », un camp d’internement de civils alliés. Elle accueille des hommes de 16 à 65 ans, ressortissants britanniques, américains ou de pays membres du Commonwealth.

En juillet 1941, le camp accueille 1160 internés. Un an plus tard, ils sont près de 2000. Parmi eux,  deux des meilleurs dentistes de Paris, de célèbres musiciens comme le trompettiste de jazz Arthur Briggs ou le pianiste Tom Waltham, et l’artiste sud-africain Ernest Mancoba. Quant à Jean Weinfeld, après avoir séjourné au fort de Romainville, puis à Drancy, il est transféré à la Grande Caserne de Saint-Denis au début de l’année 1941. Il se souvient du lieu : « C’était une bâtisse de 3 étages[, avec une grande cour.] On a mis dans cette cour, on a construit des baraques, des baraques d’ailleurs de très mauvaise qualité, dans lesquelles on a mis les prisonniers. »

 

Un camp « modèle »

À son ouverture, le camp de Saint-Denis est en effet en mauvais état. On y manque d’espace, l’hygiène est déplorable. Mais de 1940 à 1941, d’importants travaux sont réalisés. La Grande Caserne devient un lieu d’internement « modèle » qui « [sert] les intérêts de la propagande allemande », selon Jean Weinfeld. La Croix-Rouge est donc autorisée à disposer d’un « homme de confiance » dans le camp et à visiter ce dernier à plusieurs reprises. Dans son rapport de juillet 1941, elle note que « les internés sont bien nourris », qu’ils « paraissent satisfaits ». Elle décrit un lieu pourvu d’une bibliothèque « bien fournie », de salles de billard et de sport (ping-pong, boxe), d’un court de tennis, d’un ensemble musical et même d’un cinéma.

En outre, les internés ne restent pas complètement sans contacts avec l’extérieur. Le camp n’est pas dans un lieu isolé : située à proximité du centre-ville de Saint-Denis, la Grande Caserne est entourée d’immeubles. Et malgré l’interdiction, des liens se tissent entre les internés et les riverains, raconte Jean Weinfeld : « Il est né un langage des signes qui nous permettait de savoir pas mal de choses. Par exemple que les Allemands sont comme ça (pouce en bas), ça veut dire qu’il y avait une défaite allemande ou c’était le contraire. Donc tout un langage s’est établi entre les voisins autour et nous ». De plus, chaque mois, les internés sont autorisés à envoyer et recevoir quelques lettres et cartes. Des visites sont autorisées. Un jour de 1942, l’artiste sud-africain Ernest Mancoba épouse même l’artiste danoise Sonja Ferlov dans le bureau du commandant allemand du camp.

Pourtant, les journées sont longues. La nourriture insipide. La promiscuité étouffante : les hommes s’entassent à 18 par chambre. Seuls quelques-uns parviennent à s’échapper. En 1942, un jeune Canadien, Franck Pickersgill, se fait ainsi passer une lame cachée à l’intérieur d’une miche de pain par des amis, scie les barreaux d’une fenêtre et rejoint la Grande-Bretagne. Le camp n’est libéré qu’à la fin août 1944, en même temps que la ville de Saint-Denis.

 

Ce focus vous permet de découvrir à quoi ressemblait le camp de Saint-Denis à travers deux images qui en ont été conservées :
Sur la première, une carte postale non datée, on peut voir les bâtiments de la caserne, les baraques construites dans la cour pour abriter les prisonniers, mais aussi à l’arrière-plan, certains des immeubles qui entouraient le camp.
La seconde, une photographie issue de la collection de Pierre Douzenel, semble avoir été prise en 1944, dans la cour, face à l’entrée de la caserne tout juste libérée. 

Et pour en savoir plus, voici quelques sources à consulter.

 

Focus publié le 14 août 2017.